Islande, série "Loin des jardins"

Texte de Danièle Rousselier
Réalisatrice, écrivaine et diplomate

« L’origine du monde » : l’on pourrait donner ce titre à l’ensemble des photos exposées ici. Roches éruptives, magma, glaciers, cours d’eau, laves, boues, jaillissements : là-bas sur une île, en Islande, Sophie Hatier a photographié la formation de la Terre.
À l’Ère de l’Anthropocène qui dérègle l’écosystème terrestre, voit la fonte des glaciers et la montée des eaux menaçant des villes comme Dhaka ou New-York, la disparition dans les flammes des forêts de Sibérie et d'Amazonie, l'artiste a voulu rendre la beauté première de notre planète ravagée par l’homme.
Dans une solitude radicale, seule jour et nuit au milieu des éléments, au prix de cette immersion totale, elle a saisi dans son objectif cette nature primitive en transformation depuis la nuit des temps.
On découvre avec stupeur la puissance tellurique de ces paysages, dont la force est rendue par un agencement de formes et de couleurs tirant vers l’abstraction.
Car Sophie Hatier, après avoir photographié des paysages à travers le monde, a rencontré l’Islande, rencontre décisive qui, dans son travail de photographe, la poussa à décrypter ce que le spectacle de la nature offre comme lignes et matières picturales quasi abstraites.
Roche noire tranchée par la blancheur du glacier qui s’étale comme un découpage à la Matisse, bande horizontale, bleu vif, d’un cours d’eau surplombé par la masse couleur d’encre de la montagne.
La matière, sensuelle, presque charnelle, est si présente que parfois on pourrait croire que l’artiste a peint au couteau, avec une huile épaisse, les paysages qui s’offraient à ses yeux. On songe alors aux toiles abstraites de Riopelle ou à la pâte de Fautrier. La confusion troublante entre photographie et peinture se donne aussi à voir lorsque vapeurs évanescentes et fumeroles enrobant les ravines semblent exécutées au pastel blanc.
Des visages, à la peau diaphane, laiteuse — visages intemporels — ponctuent harmonieusement et adoucissent la rudesse de ces paysages originels, devenant paysages eux-mêmes. A la nudité âpre de la montagne répond la nudité de la figure.

“The Origin of the World” is the title we could give to all of the photos on display here. Igneous rock, magma, glaciers, waterways, lava, mudflows, geysers : on an island over there in Iceland, Sophie Hatier photographed the creation of the Earth.

 

In this Anthropocene Era that is disrupting the planet’s ecosystem as glaciers melt and rising waters threaten cities like Dhaka and New York and forests go up in flames in Siberia and the Amazon, the artist wanted to depict the primordial beauty of our planet ravaged by humanity.

 

In radical solitude, only day and night amid the elements, making the effort to achieve complete immersion, she captured with her lens this primal nature, ever changing from time immemorial.

 

We are astonished to discover the rocky power of these landscapes. Their strength derives from an almost abstract arrangement of shapes and colors.

 

Sophie Hatier, after photographing landscapes all over the world, journeyed to Iceland. It was a decisive encounter in her photography career and compelled her to decipher what nature’s spectacle offers in terms of quasi-abstract lines and pictorial subject matter.

Black rock sliced by the whiteness of the glacier spreading out like a Matisse carving with the horizontal bright blue band of a stream overhung by the mountain’s inky darkness.

 

Sensual, practically carnal, material is so evident that sometimes we might think the artist must have used a knife and thick oils to paint the landscapes she beheld with her own eyes. Then we think of Riopelle’s abstract canvasses or Fautrier’s paste. The unsettling intermingling of photography and painting can also be seen as the fleeting wisps of volcanic steam and smoke that drape the ravines seem to be rendered in white pastel.

 

Milky, diaphanous faces – timeless faces – harmoniously dot and soften the starkness of these original landscapes, becoming landscapes themselves. The figure’s nudity responds to the harsh nakedness of the mountain.



Extrait de la  huitième Elégie de Rainer Maria Rilke:

"De tous ses yeux la créature
voit l’Ouvert. Seuls nos yeux
sont comme retournés et posés autour d’elle
tels des pièges pour encercler sa libre issue.
Ce qui est au-dehors nous ne le connaissons
que par les yeux de l’animal. Car dès l’enfance
on nous retourne et nous contraint à voir l’envers,
les apparences, non l’ouvert, qui dans la vue
de l’animal est si profond. Libre de mort.
Nous qui ne voyons qu’elle, alors que l’animal
libre est toujours au-delà de sa fin:
il va vers Dieu; et quand il marche,
c’est dans l’éternité, comme coule une source.
Mais nous autres, jamais nous n’avons un seul jour
le pur espace devant nous, où les fleurs s’ouvrent
à l’infini. Toujours le monde, jamais le
Nulle part sans le Non, la pureté
insurveillée que l’on respire,
que l’on sait infinie et jamais ne désire
Il arrive qu'enfant l'on s'y perde en silence,
on vous secoue. Ou tel mourant devient cela.
Car tout près de la mort on ne voit plus la mort
mais au-delà, avec le grand regard de l'animal,
peut-être. Les amants, n'était l'autre qui masque
la vue, en sont tout proches et s'étonnent...
Il se fait comme par mégarde, pour chacun,
une ouverture derrière l'autre... Mais l'autre,
on ne peut le franchir, et il redevient monde.
Toujours tournés vers le créé nous ne voyons
en lui que le reflet de cette liberté
par nous-même assombri. A moins qu'un animal,
muet, levant les yeux, calmement nous transperce.
Ce qu'on nomme destin, c'est cela: être en face,
rien d'autre que cela, et à jamais en face. "



"Espaces"France
Assoiffés d'absolu

« Maintenant les monts et les fleuves me chargent de parler pour eux ; ils sont nés en moi et moi en eux » Shitao



Texte de Paul Wombell pour France(s) Territoire Liquide :
"Sophie Hatier photographie des crêtes de montagnes avec des angles
extrêmes et beaucoup de ciel, si bien que le spectateur a l’impression que
le territoire arrive à sa fin et que la terre est tombée pour laisser place à
une arête déchiquetée faisant saillie. Ces photographies soulèvent la question
de savoir ce qui peut exister au-delà de ces crêtes, au-delà du champ de
vision humain. Pourrait-il y avoir une autre forme d’espace ? Peut-être un
abysse qui nous plongerait dans l’espace lointain ? Ou peut-être même la fin
du monde connu ? Ces photographies dégagent également une certaine
impression d’irréalité, comme si elles étaient directement extraites d’un
jeu vidéo, ou qu’elles parvenaient à représenter des lieux qui échappent
à Google Street. Une sorte d’espace inconnaissable, au-delà de toute
imagination humaine."

"Sophie Hatier’s photographs of mountain ridges at extreme angles with big skies
give the impression that the terrain has come to an end, or that the land as fallen away
leaving a jagged edge jutting into space. This raises the question of what might be beyond
the ridges and out reach of human sight. Could it be another form of space; may be an
abyss from which to fall into deep space or even the end of the known world? There is also
a sense of unreality about these photographs, which suggest they might have come from
a computer game or they picture the point where Google Street comes to an end. A kind of
space that is unknowable and that is beyond human imagination."


"Ce ne sont pas les idées qui m'intéressent, c'est la présence des choses" Philippe Jaccottet


REPORTAGES.
BOSNIE-HERZÉGOVINE, CROATIE
: J'ai choisi de témoigner du sort de la population civile, des "quidams" durant le conflit dans les villes, les campagnes, les camps de réfugiés et de déplacés et les orphelinats. Femmes et enfants pris dans la folie, qui survivent et subissent impuissants ...

Texte de Jacques Serena accompagnant l'exposition 
« Les abrutis ne voient la beauté que dans les belles choses, disait je ne sais plus qui, mais je sais que Sophie Hatier n’est pas de ceux là.
C’est qu’aujourd’hui, la beauté, depuis qu’on ne peut plus l’imaginer demain, il faut bien apprendre à la voir dans ce qui est. Qu’on peut voir, là ou là.
Là, des événements ont lieu. Les événements se sont tassés, il reste des lieux. Et des gens fatigués. Restes, vestiges, bribes, débris, décombres, traces et fantômes, s’attardant, encore un peu inutilement. Pour rien de réputé utiles. C’est l’heure ou il n’est même plus question de bilan. Ce qui pourrait être dit, ou fait, l’a été, ou ne l’a pas été, de toute façon, c’est trop tard, comme pour l’amour, comme pour tout, quand on s’aperçoit que c’est fini, c’est qu’il y a longtemps que c’est fini. C’est l'heure sereine ou avoir fait une chose, ou le contraire, ou rien, revient à peu près au même. Ce qui a été, a été anecdotique.
Tu te rappelles, quand, et quand. Essayer de rassembler quelques faits un peu marquants, quelques marques, s’aider, si on veut, veut être d’accord, l’accord c’est si on veut, quand c’est foutu. Ou plus tard, quand toute trace aura disparu, l’accord c’est aussi, l’oubli.
Pas grand chose ici pour signifier. Presque rien au secours pour comprendre. Ces lieux ont le tact de se montrer tels quels, de ne pas chercher à se justifier. Simplement on entre dans les détails. Par quoi la folie et sa misère inhérente sont visibles. Simplement plus visibles. Il y a toujours un endroit ou ça se voit plus, comme sur une pomme.
Regarder ces bouts de monde en l’état pour sentir qu’on est là. En est encore là. Se rendre à cette évidence. Que c’est là, toujours qu’on en revient, chaque fois que des gens s’y sont cru, se sont trouvé des raisons pour. Là qu’on se retrouve, à scruter les pièces à convictions qui témoigneront quelques temps que là a été tenté quelque chose. Là des gens avaient trouvé à jouer des rôles, s’y sont employés, et ça a mal tourné. Fatalement.
Mais ceux qui sont là, comment ne pas se demander ce qu’ils vont imaginer d’autre. Parce qu’il s’agit bien d’imagination, d’inventer autre chose. Autre chose à faire.
Et, partant, d’autres plus ou moins bonnes raisons de faire.
Ce qu’on sent, ne peut s’empêcher de sentir, c’est le vieux cauchemar chronique. Il était une fois de plus. Alors toujours la même question.

Dans ces visages se demander comment d’autres ont fait pour trouver ceux-là autre.
Comment d’autres ont pu nier ces semblables-là.
L’éventualité ne m’échappe pas que c’est ainsi que moi, là, je vois les choses. Mais autrement, je ne vois plus rien. Et c’est à ce prix-là que je peux sentir, au-delà de ces lieux et gens mis à nu, condamnés.
Ou que Sophie Hatier est une artiste. Il faut bien qu’un esprit, ou un lieu, soit lézardé, pour qu’on puisse, à travers lui, entrevoir un au-delà."

KORF, KAMTCHATKA:
Korf est un port de pêche au saumon et au crabe situé sur la côte est de la péninsule du Kamtchatka.
La première image montre une femme Koriak ,Ludmila, avec une bouteille de vodka ( de la marque Moroz !) et des champignons hallucinogènes. C’est le cocktail que prend régulièrement toute la population de cette région pour supporter ce que ces images montrent : une ville ou il n’y plus de travail, ou tout est épave, abandonné, rouillé…De nombreux Koriaks anciens éleveurs nomades vivent dans ces régions. Après avoir été contraints de se sédentariser par les soviétiques, qui leur apportaient la santé et l’éducation mais les coupaient de leur racines ils sont maintenant abandonnés, sans moyens, acculturés au bout du monde.
Après avoir pris des champignons Ludmila me raconte que le chien lui a chanté une chanson et qu’elle a vu de très belles fleurs colorées. Elle n’est plus dans cette sombre misère, ne sent plus la douleur. D’ailleurs Ils ont même, en pleine Sibérie ( !) vendus les carreaux pour acheter de la vodka.
Comme ont peu le voir quelques vieux vivent encore sous les yarangues (tentes en peaux) mais suivent le même traitement.
L’espérance de vie est très faible.
Même dans les camps de réfugiés en Bosnie-Herzégovine je n’avais pas rencontré une population aussi anéantie.

ANIMAUX:
Namibie:
"Un homme est riche en fonction du nombre d'êtres et de choses qu'il est capable de laisser tranquilles" Henry David Thoreau
Quand je me suis retrouvée face à ces animaux dans le nord de la Namibie j’ai été extrémement surprise d’être si loin de la représentation que j’en connaissais à travers les photos et les documentaires que l’on nous montre ici.
L’échelle d’abord n’était pas du tout la même
J’ai donc décidé de les montrer sans utiliser de longue focale, dans leur environnement et en respectant les distances que les animaux sauvages et les êtres humains conservent naturellement. Pas d'intrusion dans leur intimité, pas d'exploits en s'approchant au plus près et pas de scoop non plus. Accepter et aimer les mystères. De plus la plus part du temps les animaux ne s’entredévorent pas. ils sont là, simplement, dans leur beauté et leur diversité si extraordinaire, immensément fragiles, comme en sursis face à l’avancée de l’homme sur leurs territoires.

«Partir se faire des injections de sauvagerie »
  Henry David Thoreau


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